Le Monde Source : Le Monde

A peine une semaine avant le premier tour des élections municipales des 9 et 16 mars, les dirigeants socialistes tirent la sonnette d'alarme. La réunion du bureau national du 26 février, a été l'occasion pour plusieurs responsables nationaux, dont le premier secrétaire, François Hollande, de s'inquiéter d'une montée de l'abstention parmi l'électorat de gauche.

Un risque qui serait la conséquence des effets émollients de sondages optimistes. Comme si l'impopularité record de Nicolas Sarkozy et les difficultés du gouvernement à remplir les engagements présidentiels étaient devenues encombrantes. "Les pronostics de victoire nous concernant peuvent constituer un facteur de démobilisation de notre électorat; c'est un risque sérieux qu'il faut prendre en compte", insiste M.Hollande. "Davantage qu'un transfert de voix d'un camp à l'autre, un scrutin comme les municipales est affaire de mobilisation différentielle; en 2004, c'est parce que la gauche a davantage voté que la droite que nous avons remporté les régionales", assure Bruno Le Roux, secrétaire national chargé des élections au PS.

D'autres facteurs inquiètent aussi les socialistes. En 2001, lors des précédentes élections municipales, l'ampleur de l'abstention avait pesé sur les résultats, défavorables à la gauche malgré le gain de Paris, Lyon et Dijon.

Le maintien à un niveau élevé de la cote de François Fillon incite à relativiser l'hypothèse d'un vote-sanction contre la droite. Quant à la "prime au sortant", elle pourrait avantager la droite qui détient quelque 220 villes de plus de 20 000 habitants contre environ 170 à la gauche. Les socialistes ne sous-estiment pas totalement l'habileté de leurs adversaires de droite, qui mènent une campagne centrée sur des enjeux purement locaux, allant jusqu'à gommer toute référence à l'UMP.

Il ne leur a pas non plus échappé que, depuis quelques semaines, le président de la République et la majorité mettent en exergue des thèmes sécuritaires – la rétention de sûreté des criminels dangereux, en particulier – sur lesquels la gauche est moins à l'aise que sur la question du pouvoir d'achat. Enfin, les plus anxieux observent que le dimanche 9mars, date du premier tour, coïncide avec les retours de vacances d'hiver pour la région parisienne, ce qui pourrait nuire à la mobilisation… Pourtant, les instituts de sondage sont loin de confirmer ces craintes. Une enquête CSA pour Europe1 et Le Parisien réalisée les 19 et 20 février auprès de 1 004 personnes table sur un taux d'abstention de 33 % au premier tour dans les communes de plus de 3 500 habitants. Un chiffre bien inférieur au pourcentage de 41,7 % d'abstentions enregistré lors du premier tour des municipales de 2001 dans cette même catégorie de villes. A moins de considérer que ce surcroît de participation serait imputable aux seuls électeurs de droite – thèse que nul ne défend –, rien ne laisse entrevoir que la gauche risque de bouder les urnes.

Au contraire, le risque d'abstention pourrait davantage concerner les électeurs de la majorité, estiment les sondeurs. "L'inquiétude du PS est sans doute d'ordre préventif", commente Stéphane Rozès, directeur général de CSA, qui rappelle qu'en 2001, la mobilisation de la droite s'était réalisée dans les tout derniers jours de la campagne. De son côté, l'Ifop n'observe aucun tassement des intentions de vote en faveur de l'opposition. C'est à peine si l'institut évoque "un risque d'émiettement à gauche dans les grandes villes où l'union n'a pas été réalisée au premier tour".

Sans doute autant dicté par des considérations tactiques que par de réelles inquiétudes, le discours quelque peu alarmiste du Parti socialiste cherche aussi à peser sur l'interprétation qui sera faite des résultats, aux soirs des premier et second tours. En fixant aux socialistes un objectif quantitatif dès le début de la campagne – remporter au moins trente villes de plus de 20000 habitants et dépasser la droite pour devenir "le premier parti de France" –, M. Hollande a cherché à imposer un critère d'évaluation qui ne privilégie pas les seules grandes métropoles. Selon lui, il était plus valorisant pour le PS de se fonder sur une base plus large dans la mesure où un nombre relativement restreint de villes plus de 100000habitants devrait basculer à gauche.

Reste qu'en accréditant l'idée que sa victoire sera sans appel – compte tenu des basses eaux de 2001, le gain de trente villes espérées constitue, admet-on PS, une prévision a minima –, la gauche s'expose à voir sa performance électorale jugée uniquement à cette aune. "Le risque, c'est qu'au soir du scrutin, tout ce qui ne ressemble pas à un raz de marée soit jugé décevant", s'inquiète M.Le Roux. D'où la nécessité de dramatiser les enjeux en cette fin de campagne. "Auparavant, la bataille autour de l'interprétation des résultats s'ouvrait au soir des élections, sur les plateaux de télévision; cette fois, elle a déjà commencé", constate Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l'Ifop.

Jean-Michel Normand